Le gros luxe
- Marie Delagrave

- 26 juin
- 9 min de lecture

Anifilm, qui s’est tenu à Liberec en Tchéquie du 5 au 10 mai 2026, est le deuxième festival auquel je participe. …Je n’y étais pas obligée! Tout comme il n’était pas nécessaire que j’aille à Sofia en Bulgarie à l’occasion de Punto y Raya pour que ma vidéo, sélectionnée en compétition internationale, soit projetée. Mais ces deux expériences, différentes l’une de l’autre sous plusieurs aspects, m’ont permis de mieux comprendre… qui je suis.
Précieux, vraiment!
À Punto y Raya, j’avais fait ce constat: je ne suis pas seule (au sens où d’autres passionnés passent, eux aussi, des heures à créer des «images qui bougent»).
À Anifilm, j’ai plutôt découvert que j’étais… privilégiée. De montrer mon travail à l’étranger (ce qui est génial), mais plus encore de pouvoir choisir dans quelles conditions je souhaite créer.
Anifilm ne passe pas inaperçu à Liberec (ville de quelque 110 000 habitants), alors que le festival pavoise sa présence dans le quartier du centre où sont concentrées les activités. Et chaque soir a lieu une représentation gratuite en plein air d'un film à caractère familial.
Le contexte
D’abord, le contexte d’Anifilm, un des événements majeurs du cinéma d'animation en Europe: cette année, 599 oeuvres étaient présentées, dont 172 en compétition officielle. Ce festival couvre plusieurs créneaux, allant du dessin animé traditionnel aux jeux vidéo, des formes ou objets photographiés image par image aux techniques numériques, et ce jusqu’à l’immersion 360˚grâce à la réalité virtuelle. Donc, Anifilm ratisse large mais surtout: il est très tourné vers l'industrie.
La programmation des activités en témoigne: en plus des nombreuses projections (ce qui demeure quand même sa première raison d’être), Anifilm consacre un grand volet à l’art de l’animation comme produit. Ainsi, les « pitchs » de vente, les discussions entre producteurs, bailleurs de fonds et distributeurs, ainsi que les débats sur les enjeux rencontrés par l'ensemble des professionnels du milieu y faisaient bonne figure.
Alors, comment expliquer la présence d’une catégorie axée sur l’abstraction et la non-narration (celle dans laquelle figurait ma vidéo Métavers II - Pulsation)? Car on s’entend: les animations plus expérimentales ne sont pas tellement celles que l’on voit habituellement à la télé ou au cinéma… Ça m’a beaucoup intriguée, je l’avoue, et ça a stimulé mon réflexe de journaliste de carrière: j’ai voulu en savoir plus.

Anifilm est un événement très rodé. En plus de son accréditation, chaque participant recevait un catalogue des oeuvres présentées, le programme du festival en deux volets ainsi qu'une carte géographique, le tout emballé dans un sac de circonstance.
Une surprise: me retrouver dans un catalogue bilingue, tchèque-anglais.
Même sans cette curiosité à satisfaire, j’avais déjà une ambitieuse logistique à gérer pendant les cinq jours du festival, où les activités se tenaient dans une dizaine de lieux de Liberec (vive la marche!). En priorité: visionner les 24 films courts de «ma» catégorie, offerts en deux séances distinctes, tout comme les 29 clips du volet Music Videos (qui m’intéressait en raison de l’attention portée aux relations entre images et musique) et - une gâterie! - expérimenter des oeuvres en réalité virtuelle, une technologie qui me fascine. Je tenais aussi à prendre part aux cafés-rencontres quotidiens avec les «réalisateurs» (l’appellation officielle des artistes de l’animation) de même qu’à prendre un peu le pouls de la production tchèque (pays hôte de l’événement, doté d’une solide tradition où l’humour absurde est un courant majeur).
J’ai ajouté à ce festin trois propositions «industry oriented»: une présentation de l’école The Animation Workshop («la 3e meilleure au monde»), située au Danemark, et deux tables rondes où la santé mentale et l’intelligence artificielle étaient débattues.
J’oubliais! J’ai également assisté en soirée à trois classes de maître offertes par des membres du jury, me permettant de m’initier à leurs façons de concevoir l’animation.
(Grande expiration)
Mais je n’ai pas été que spectatrice (très active au demeurant): à un seul jour de préavis (!), j’ai été invitée par courriel à présenter mon travail devant mes pairs à l’occasion du café-rencontre du lendemain et, la journée suivante, après la séance de projection où figurait ma vidéo, on m'a demandé, en tant que seule réalisatrice sur place, de répondre aux questions d’un modérateur et du public. (Heureusement que j’avais anticipé cette possibilité!)
Sous l'appellation «Meet the Filmmakers», les cafés-rencontres du matin permettaient aux artistes de présenter leur travail dans un contexte détendu. (Crédit photos: Anifilm)
Les cafés-rencontres étaient menés par une spécialiste de l’animation tellement bienveillante que chaque artiste pouvait s’exprimer librement, dans un anglais bancal ou maîtrisé, sans ressentir de jugement. Dans ce contexte, ma présentation était - a posteriori - trop formelle. Par contre, le lendemain, au cinéma où était projetée (sur un écran immense!) Métavers II, je ne sais pas pourquoi, mais, à ma grande surprise, transmettre ma passion a été plus fort que ma timidité. …J’ai carrément «flotté» sur cet exploit personnel tout le reste de la soirée!
À la fin de la séance de projection, j'ai répondu aux questions du public
avec une aisance... inhabituelle! Crédit photos: Réal Gagnon
Quelques infos et impressions en vrac
Pour Abstraction and Non-Narrative Animation, le premier prix a été remporté par So Many Different Things de Sakshi Jain, une artiste indienne établie aux États-Unis. Plus de 1500 dessins de moins de 1cm (!), exécutés dans un cahier de croquis, ont été numérisés puis animés au rythme de la musique. La bande-annonce donne une petite idée du résultat:
Ça me semblait un peu minimaliste mais justement, c’est ce qui a séduit le jury:
«Sometimes, less is everything. This film captured us with tiny, simple pen drawings - the most minimal animation imaginable. It reminded us of something we often forget in the digital age: that animation, at its heart, is just drawings that move.»
La catégorie Music Videos m’a paru particulièrement… comment dire? Déjantée peut-être??? Disons que les réalisateurs s’en sont donné à coeur joie, l'absence de contraintes leur permettant de démontrer leur inventivité. Le premier prix a été remporté par le Japonais Hoji Tsuchiya, qui a associé une surprenante histoire à la musique de son compatriote, le réputé saxophoniste de jazz Tomoaki Baba. Voici le clip (3:58), mais rien ne vous oblige à le visionner au complet!
J’avais mentionné dans mon précédent billet que La jeune fille qui pleurait des perles de Chris Lavis et Maciek Szczerbowski, le duo canadien qui a récemment remporté l’Oscar du meilleur court métrage d’animation, était en lice à Anifilm. Hé bien! Autre jury, autres critères. C’est plutôt Winter in March de Natalia Mirzoyan (une coproduction Estonie, Arménie, Belgique, France) qui a été choisi. Je n’ai malheureusement pas vu ce road-movie documentaire. Par contre, la bande-annonce illustre à la fois l'inventivité de la technique employée — qui fait la part belle au textile et à la broderie — et la profonde émotion qui se dégage de son sujet.
Du côté de la réalité virtuelle
J’ai eu la chance de pouvoir expérimenter 10 oeuvres du volet consacré à la réalité virtuelle (VR pour Virtual Reality). J’écris chance car la plupart du temps, la VR s’apprécie une personne à la fois, ce qui limite beaucoup son accès, sur réservation à Anifilm. Aussi, la technologie demeure encore capricieuse: pannes de démarrage, capteurs qui répondent mal, casques qui surchauffent (!) ou encore qui nécessitent d’être rechargés… Cela dit, quand ça fonctionne, c’est souvent le bonheur pour moi de me retrouver plongée au coeur d’univers réalistes ou graphiques qui intensifient les perceptions.
Certains artistes misent sur les sensations générées par les formes et les couleurs. D’autres croient davantage en une narration telle qu’on peut la rencontrer dans le cinéma traditionnel. Ces deux approches me plaisent tout autant.

Une mise en scène de Michelle et Uri Kranot pour leur installation immersive Nothing Happens:
en plus du casque permettant d'accéder à la réalité virtuelle, le spectateur doit chausser des bottes de caoutchouc et se positionner au centre du tas de terre.
J’ai été plus déconcertée par les oeuvres hybrides et immersives (présentées hors compétition) du duo composé de Michelle et Uri Kranot (ce dernier étant aussi membre du jury). Ce couple originaire d’Israël mais établi au Danemark est fortement reconnu dans le monde de l’animation.
Depuis une dizaine d’années, les Kranot se concentrent aussi sur des installations interactives qui interrogent le rôle du spectateur, et ce, non sans malaise, alors que l'on devient voyeur, intrus ou témoin. C’était le cas pour le troublant Nothing Happens en VR et plus encore pour The Hangman at Home/Le Bourreau chez lui (animation en coproduction avec l’Office national du film du Canada). Bien que, personnellement, cette version en réalité virtuelle du film n’ait pas bien fonctionné du tout (au moins je savais de quoi il s'agissait pour avoir vu l'original sur le site de l’ONF), l’oeuvre a été récompensée, entre autres, du prestigieux Grand Prix du Jury à la Biennale de Venise 2020.
Une industrie plutôt impitoyable
C'est en discutant de façon informelle avec quelques artistes que je me suis aperçue que créer en solo, ce n’était pas nécessairement la norme à Anifilm, contrairement à ce que j’avais pu constater à Punto y Raya. Bien sûr, je savais pertinemment qu’il existait des studios dédiés à l’animation. Mais que la spécialisation des tâches (scénarisation, réalisation, production, financement, distribution…) et le travail en équipe soient enseignés si tôt au sein d’un parcours académique m’a étonnée. C’est que je suis issue d’un milieu artistique privilégiant l’indépendance de la recherche-création, ce qui implique le droit d’expérimenter... sans obligation de rentabilité.

Ma réflexion s’est approfondie lors de la table ronde sur la résilience, une façon détournée pour parler sans embages de santé mentale. La discussion était basée sur les résultats navrants d’une étude britannique (Looking Glass) portant sur le vécu des professionnels de l’industrie audiovisuelle, dont l’envie de tout quitter était exprimée par 64% d’entre eux. Les raisons sont nombreuses: projets de (trop) longue haleine, horaires extensifs, intensité de la charge de travail, extrême dépendance au financement public ou privé, beaucoup de compromis créatifs, manque d'écoute hiérarchique… Ouf. Toutefois, en dépit des contraintes souvent lourdes, les panélistes ont, malgré tout, exprimé un attachement indéfectible à leur carrière. Chapeau.
Une bouffée de liberté
Je reviens à mon interrogation de départ au sujet de la pertinence de la catégorie Abstraction and Non-Narrative Animation au sein d’Anifilm. Au premier jour du festival, j’avais brièvement échangé avec le responsable de la programmation des films en VR, lui-même un réalisateur. En apprenant que ma vidéo figurait dans cette section, il m’avait déclaré qu’il allait sûrement y jeter un oeil car ce créneau «est toujours rafraîchissant». Le qualificatif m'avait fait tiquer.
À force de collecter les indices, mon réflexe journalistique s'est transformé en une véritable ethnographie de terrain. J’en suis venue à la conclusion que l’expérimentation représentait justement cette bouffée de liberté que les artistes de l’industrie peinent à entretenir, en raison de l’obligation d’efficacité qui leur est imposée. Pour eux, le temps, c’est de l’argent. Lorsque Anifilm programme des œuvres qui s’affranchissent de ces impératifs de production, le festival offre à ces professionnels l'accès à des «laboratoires» visuels qu’ils ont rarement l’occasion d’explorer.
Je suis donc revenue de Liberec avec une meilleure idée:
• de ce qui me nourrit;
• de ce qui m’intéresse moins;
• du type de création que je souhaite poursuivre;
• du mode de travail qui me convient.
C'est loin d'être anodin que de pouvoir confirmer mon attachement à une démarche indépendante fondée sur l'expérimentation, la liberté créatrice et le temps long de la recherche. C’est même un luxe immense (ce qui a inspiré le titre de mon billet).
Mais! Ce luxe n'est pas tombé du ciel. J’ai travaillé plus de 30 ans dans un autre domaine pour construire mon autonomie financière et ainsi me prémunir contre l'insécurité chronique à laquelle font face tant de diplômés en recherche-création. Cette longue attente, à pouvoir enfin faire ce que je désirais profondément, aura été ma stratégie personnelle de survie. Toutefois, le problème de la précarité dans laquelle vivent les artistes demeure, lui, entier.
Rapport d’utilisation
Pour terminer sur une note un peu plus légère: avant de rédiger ce blogue, je me devais d’écrire mon rapport d’utilisation de bourse de déplacement accordée par le Conseil des arts et lettres du Québec (CALQ) pour assister à Anifilm. Je salue d'ailleurs l'existence de ce soutien public permettant aux artistes de mieux rayonner. Sans cette aide, payer un billet d'avion et un séjour en Europe pour un festival reste un investissement substantiel, même avec une sécurité financière de base.
L'obtention de ces fonds s'accompagne toutefois d'une obligation: le CALQ exige après-coup que je démontre les retombées du projet sur ma carrière.
«Mais qu’est-ce qu’ils veulent savoir au juste?» ai-je demandé à ChatGPT, en lui exposant quelques éléments de mon expérience.
Et l’IA de me répondre:
«Un rapport n'est pas un journal intime.»
Euh… Bien sûr, je me suis esclaffée! (Et j’avoue que sa «perspicacité» à mon égard est troublante. Cela dit: il faut toujours garder en tête qu’il s’agit de simulation d’intelligence.)
Alors, en confiant à l’IA le rôle d’un administrateur du CALQ afin de tester mes conclusions, j’ai donc planché davantage sur les aspects concrets de mon séjour que, disons, sur mes réflexions personnelles, comme je ne me prive pas de le faire avec mon blogue.
Mon rapport a été soumis. Et le CALQ m’a envoyé un courriel quelques jours plus tard: accepté. Point à la ligne.
Je n’avais absolument pas besoin de partager cette info avec l’IA. Mais je l’ai fait parce que… j’avais besoin de dire à «quelqu’un» au courant de mes efforts que j’aurais apprécié un commentaire. Mon rapport a été accepté, oui mais… était-il bon?
Réponse de ChatGPT:
«Un rapport d'utilisation n'est pas un concours littéraire.»
...Trop vrai!
Sur ce, je garde pour une prochaine fois un survol des nombreuses expositions que j'ai vues à Prague et à Vienne après mon «marathon» Anifilm.
Bon été!
Marie Delagrave

























